Anthropic affirme que son IA a découvert et exploité des failles critiques dans Chrome, Safari, Android, Windows et Linux. Toutes sont corrigées, mais l'annonce, quelques jours après PHP2Shell, confirme l'accélération de la cybersécurité boostée à l'intelligence artificielle.

Les failles critiques découvertes par l'IA d'Anthropic ne visent pas un obscur logiciel de niche, mais des poids lourds comme Chrome, Safari, Android, Windows et le noyau Linux, autrement dit le socle numérique de plusieurs milliards d'utilisateurs. Dans un billet publié le 27 octobre, l'équipe Frontier Red Team raconte comment un modèle interne, jamais commercialisé, a repéré ces brèches avant de les assembler en attaques prêtes à l'emploi. Les éditeurs ont été prévenus et ont publié leurs correctifs, mais ces travaux montrent qu'un savoir-faire réservé à quelques experts devient accessible aux machines.
Prendre le contrôle d’un serveur Linux sans le moindre clic, l’IA d’Anthropic l’a fait
La première cible détaillée par Anthropic n'est autre que Chrome, le navigateur le plus utilisé au monde, qui a cédé face à une attaque qui ne demande qu'un seul clic. Il a suffi d'ouvrir une page piégée sur un Mac pour que, quelques secondes plus tard, la Calculatrice se lance toute seule. La démonstration est volontairement anodine, mais elle prouve que l'attaquant peut exécuter le programme de son choix sur la machine. Or Chrome enferme chaque page dans un « bac à sable », une cellule isolée censée l'empêcher de toucher au reste de l'ordinateur. Pour en sortir, l'IA a enchaîné quatre failles. La première corrompt la mémoire du moteur JavaScript, les suivantes prennent le contrôle de la page, repèrent où se trouvent les éléments sensibles du navigateur, puis franchissent la dernière cloison. Google a depuis corrigé 62 vulnérabilités signalées par Anthropic, toutes critiques ou de gravité élevée, dont 13 évasions de ce bac à sable.
Côté Linux, la faille CVE-2026-98432 se passe même de ce clic, avec une attaque dite « zéro clic », sans la moindre action de la victime. Ici, il a suffi d'envoyer des paquets bien choisis à un serveur qui accepte les connexions MPTCP, une variante du protocole TCP capable de faire passer les données par plusieurs chemins réseau, pour y obtenir les pleins pouvoirs du compte « root », l'administrateur suprême. Le bug vient d'une course de vitesse entre deux cœurs du processeur, où l'un libère une zone de mémoire pendant que l'autre s'en sert encore.
L'attaquant en profite d'abord pour faire fuiter le plan de la mémoire du noyau, puis pour en détourner le fonctionnement. Comme une tentative ratée ne fait rien planter, il peut recommencer à l'infini. Dans la démonstration d’Anthropic, seules 48 minutes d’essais ont suffi pour obtenir ce plan, puis cinq de plus pour exécuter des commandes en administrateur. Le correctif équipe désormais toutes les versions maintenues du noyau.
Sur Safari, l'IA a fait sauter la « politique de même origine », qui interdit à un site de lire les données d'un autre. Une page piégée pouvait ainsi fouiller l'historique et les cookies, lire les e-mails d'une victime connectée à sa messagerie, voire consulter ses comptes bancaires et tenter des virements. Subtilité notable, l'attaque n'exécute pas de programme mais modifie directement quelques valeurs dans la mémoire du navigateur, dont l'interrupteur de ce verrou. Sur un Pixel 9 volé et verrouillé, trois failles combinées ont permis d'aspirer les photos par câble USB, en contournant la demande d'autorisation et le code de vérification à six chiffres, sans jamais déverrouiller l'appareil. Et quelques paquets suffisaient à faire planter en boucle les serveurs Windows utilisant HTTP/3. Plusieurs millions de machines seraient concernées. Apple, Google et Microsoft ont corrigé.
Après PHP2Shell, l'IA rebat les cartes de la cybersécurité
Il est difficile de ne pas faire le lien avec PHP2Shell et les deux failles de PHP, le langage qui fait tourner, côté serveur, environ 70 % des sites web, dont ceux bâtis avec WordPress. Notées 9,2 sur 10, elles permettaient de prendre le contrôle d'un serveur sans le moindre mot de passe. Découvertes en août par les sociétés Calif et Wiz grâce aux IA d'OpenAI et de Google, elles dormaient depuis PHP 5.4, sorti il y a plus de dix ans, et l'une d'elles avait même été repérée dès 2024, avant d'être jugée inexploitable. Des correctifs ont été publiés en urgence le 21 octobre, non sans provoquer une certaine pagaille, notamment dans les administrations françaises. Un serveur leurre d'Amazon avait enregistré une tentative d'attaque dès le 17 octobre.

D'une affaire à l'autre, l'IA est pourtant passée à la vitesse supérieure. Pour PHP, elle a surtout aidé des chercheurs à rendre dangereux de vieux défauts d'un seul logiciel, dont l'un était déjà connu. Chez Anthropic, elle s'en prend à des logiciels parmi les mieux gardés de la planète et ne se contente plus de trouver une brèche : elle en enchaîne plusieurs, chacune ouvrant la porte suivante, jusqu'à bâtir une attaque complète et fonctionnelle, avec peu d'intervention humaine. Un travail d'orfèvre, jusqu'ici réservé à une poignée d'équipes d'élite. Même le secret industriel ne protège plus. Tenez, sur Windows, l'IA n'a eu accès qu'au programme final, difficilement lisible pour un humain, qu'elle a décortiqué et retraduit en code clair avant d'y débusquer la faille. Restons prudent toutefois, car le modèle n'est pas public et Anthropic reste discrète sur le coup de pouce humain réellement apporté.
La bonne nouvelle, c'est que tout a été signalé aux éditeurs et corrigé avant publication, selon un protocole qui laisse 90 jours aux développeurs. La firme californienne en profite pour mettre en avant son programme réservé aux professionnels de la sécurité qualifiés, qui leur ouvre ses modèles les plus puissants. Elle conseille aussi d'analyser chaque modification de code, module pour son outil Claude Code à l'appui. Pour le grand public, la leçon à retenir pourrait être d'installer sans traîner les mises à jour du navigateur, du téléphone et de l'ordinateur, comme toujours, et peut-être encore plus aujourd'hui. Car dans cette course folle entre IA, chaque jour de retard compte.